Saturday, March 26, 2005

UOIF: L'ombre du Cheikh Qaradhawi

Ce religieux inspire l'organisation
L'ombre du Cheikh Qaradhawi

Cécilia Gabizon
Le Figaro [26 mars 2005]

C'est le télécoraniste le plus célèbre du monde musulman. À 61 ans, Cheikh Youssef al-Qaradhawi rassemble des millions de téléspectateurs chaque dimanche soir avec son émission sur al-Jezira, «La charia et la vie».

Longtemps mentor et invité de marque de l'UOIF, il ne sera pas au congrès du Bourget cette année. L'organisation, toujours en quête de reconnaissance, a soigneusement écarté de sa tribune toutes les personnalités controversées. Pour autant, la distance affichée ne signifie pas rupture. «Qaradhawi inspire la posture théologique et la stratégie politique de l'UOIF», assure Fiammeta Venner, qui publie prochainement OPA sur l'islam de France (Ed. Calmann-Lévy), un ouvrage consacré à l'UOIF. «Le Cheikh Qaradhawi a formulé dans les années 90 la tactique déployée par l'UOIF : l'investissement dans la vie associative, la participation à toutes les instances musulmanes pour obtenir à terme la représentation de l'islam de France», explique la chercheuse au CNRS.

Qaradhawi suit en cela la vision des Frères musulmans, une mouvance fondamentaliste dans laquelle se situe l'UOIF. Pour le Cheikh, qui a côtoyé les Frères musulmans dans sa jeunesse en Égypte, les règles de l'islam doivent régir la vie des sociétés musulmanes. Un ordre qui doit s'imposer par le bas, par l'islamisation des familles.

Pressenti il y une quinzaine d'années pour devenir le nouveau guide des Frères musulmans, Cheikh Qaradhawi, basé au Qatar, a préféré «se consacrer à ses travaux» et notamment l'élaboration d'une théologie de l'islam en Europe. Il préside aujourd'hui le conseil européen de la fatwa qui émet des avis religieux «adaptés» au contexte occidental. Plusieurs membres de l'UOIF y siègent également.

Ces responsables entendent, dans le respect des lois locales, batailler pour la nourriture halal, le foulard, les écoles musulmanes... Et peut-être plus. «L'islam est entré deux fois en Europe et deux fois l'a quittée, avait lancé Qaradhawi sur al-Jezira en janvier 1999. Peut–être que la prochaine conquête, avec la volonté d'Allah, se fera par la prédication et l'idéologie. Toute terre n'est pas obligatoirement conquise par l'épée... Nous voulons qu'une armée de prédicateurs et d'enseignants présente l'islam dans toutes les langues et tous les dialectes.»

L'été dernier, le Cheikh s'était directement impliqué dans la bataille pour le foulard islamique en lançant une campagne prohijab en Europe et des séminaires pour convaincre les députés européens. À l'époque, l'UOIF, qui cherchait à conforter sa place dans le Conseil français du culte musulman, s'était bien gardée de participer à cette opération publique.

Cet éloignement stratégique n'entame pas les liens entre l'UOIF et Qaradhawi. Le Cheikh oriente toujours la formation délivrée aux futurs imams français dans l'institut de Bouteloin (Nièvre). Présenté dans le monde musulman comme un «modéré», il n'en défend pas moins les châtiments corporels contre les femmes et une répression féroce contre les homosexuels.

L'UOIF fête sa domination sur l'islam de France

Cette mouvance fondamentaliste organise ce week-end son grand rendez-vous annuel au Bourget
L'UOIF fête sa domination sur l'islam de France
Thierry Portes
Le Figaro[26 mars 2005]

Ce week-end, lors de son grand rassemblement annuel en Seine-Saint-Denis, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) s'apprête à afficher devant des dizaines de milliers de musulmans sa suprématie sur la seconde religion française. Venant d'obtenir que la future fondation pour les oeuvres de l'islam soit organisée sur le modèle du conseil de ce culte qu'elle contrôle, cette fédération, proche des Frères musulmans, s'offrira de surcroît le petit plaisir de célébrer cette nouvelle victoire avec Dalil Boubakeur.

Pour le président du Conseil français du culte musulman (CFCM) et principal héraut d'un «islam modéré», se rendre au parc des expositions du Bourget, chez les fondamentalistes de l'UOIF, s'apparente à un chemin de croix. L'expression serait malheureuse pour qualifier une démarche musulmane, si l'Union des organisations islamiques de France ne s'ingéniait pas, depuis 1983, date de sa création, à tenir sa rencontre le week-end de Pâques. Sur trois jours, c'est désormais entre 60 000 et 100 000 visiteurs qui viennent, souvent en famille, à cette fête de l'Humanité islamique, où les discours politiques sont prononcés parmi de nombreux stands et animations.

«Que voulez-vous, soupire Dalil Boubakeur, je ne peux pas faire moins que ce que les pouvoirs publics considèrent comme bon pour l'islam de France !» De fait, les ministres passent, et l'UOIF, malgré les mises en garde du recteur de la mosquée de Paris, conforte sa mainmise sur le culte islamique.

Après que Nicolas Sarkozy, contre ses avis, a installé l'UOIF à la direction du CFCM, Dalil Boubakeur a repris un moment espoir avec l'arrivée au ministère de l'Intérieur de Dominique de Villepin. Le nouveau ministre des Cultes avance un projet de fondation des oeuvres de l'islam, dans lequel l'influence politique et financière de l'UOIF pourrait être contenue. L'idée d'ouvrir cette fondation sur la société civile, et de lui permettre de gérer des sommes venues de l'étranger qui, pour une bonne partie, finissent aujourd'hui dans les caisses de l'UOIF, séduit les mosquées indépendantes et nombre d'associations cultuelles et culturelles non représentées au CFCM.

Évidemment, de ce projet-là, l'UOIF ne veut pas. Son secrétaire général, Fouad Alaoui, hausse le ton dans Le Monde : «Nous refusons l'idée d'une fondation.» Puis il précise sa pensée dans le journal marocain L'Economiste : «Je ne vois pas l'intérêt que des personnes extérieures à la gestion du culte s'y impliquent parce qu'elles sont artistes ou chefs d'entreprise. Je ne comprend pas également la volonté de vouloir financer la fondation essentiellement par des fonds étrangers.»

L'UOIF obtient largement gain de cause. La fondation sera cantonnée au culte et dirigée par les membres du CFCM que cette organisation sait manoeuvrer. Exit les représentants de la société civile. Quant au commissaire du gouvernement, il n'aura qu'une voix consultative. Lundi dernier au ministère de l'Intérieur, avant de signer avec les trois autres grandes fédérations du CFCM les statuts de cette future fondation, le président de l'UOIF, Lhaj Thami Breze, peut légitimement se satisfaire d'avoir «pu élaborer ces statuts avec les collaborateurs du ministre». Ultime avertissement : «La fondation ne peut pas être à la disposition de tous les projets de construction de mosquées. Les fédérations préservent leurs moyens d'autofinancement.»

Reste maintenant à passer le cap des prochaines élections au CFCM, prévues le 19 juin. Pour y parvenir, l'UOIF doit remobiliser sa base. Or celle-ci est d'autant plus désorientée et déçue par l'entrisme de MM. Breze et Alaoui, que leur présence dans les instances de l'islam officiel n'a pas empêché le vote puis, surtout, l'application de la loi interdisant le voile à l'école. En septembre dernier, alors que les ravisseurs irakiens des journalistes Georges Malbrunot et Christian Chesnot demandaient l'abrogation de ce texte, la direction de l'UOIF a participé au mouvement d'unité nationale. Mais, prévient Fouad Alaoui, «chaque rentrée sera un test pour tout le monde».

Ce week-end, au Bourget, doit ainsi être présenté le «livre blanc» rédigé par Abdallah Milcent, opuscule qui entend «rétablir la réalité des souffrances de celles et ceux qui ont subi les conséquences néfastes de l'application illégale de la loi». Un soutien théorique sera apporté par l'actuel président du Mouvement de la société pour la paix et son ancien secrétaire général. Venus de l'autre rive de la Méditerranée, ces deux invités de marque ont, avec leurs collègues islamistes, empêché une réforme du Code de la famille et maintenu les femmes algérienne dans leur statut d'infériorité.